Le chant de la Préhistoire.
Chapitre I — Le chant de la lisière.
Voix I — L'ombre de Lishan.
Ainsi commence cette histoire :
Avant les déserts, avant les savanes infinies, avant que la terre ne se fissure sous ses propres ardeurs, il y avait la Lisière : cette ligne invisible où la forêt rencontre la clairière, où l'ombre épouse la lumière, où le sol ferme succède aux racines altières.
Pendant des millions d'années, avant Lucy, avant Ardi, avant même Toumaï, il y eut ceux de la Lisière. Ils ne laissèrent pas de tombes, pas de peintures, pas d'outils. Ils laissèrent leurs os quand le hasard les préserva. Et leurs os disent tous la même chose : ils marchaient debout.
Un bipède marche au bord des arbres. Non pas pour une conquête mais pour une présence, non pas avec l'intelligence mais avec la posture.
C'est là qu'il vit.
Simplement lui-même, debout sur ses jambes, les yeux au niveau des premières branches.
Son nom s'est perdu.
Appelons le Lishan : celui qui regarde au-dessus. Ce nom n'a pas d'étymologie. Il est vide de sens réel et c'est peut-être mieux ainsi. Lishan n'appartient à aucun peuple connu, à aucune culture vivante. Il est antérieur à tout. Il mérite un nom qui ne renvoie à rien de familier.
La définition "celui qui regarde au-dessus" est une invention poétique, destinée à résumer son essence : un bipède dressé, les yeux au niveau des premières branches, qui regarde l'horizon, symbole de sa destinée.
Lishan n'est pas pressé. Il a tout le temps devant lui.
Le matin, quand la brume monte du sous-bois, Lishan quitte son nid, un entrelacs de branches basses, à hauteur d'homme, où il a dormi recroquevillé. Il se dresse sur ses pieds, reste immobile un instant, écoutant le cri des oiseaux, le froissement des feuilles, le souffle lointain d'un prédateur.
Puis il marche.
Pas vite. Pas loin. Il longe la lisière, là où les fruits de la forêt rencontrent les racines de la clairière. Il croque des figues trouvées par terre, arrache des tubercules avec ses doigts agiles, brise une noix avec une pierre.
Autour de lui, la forêt vibre. Des primates y vivent, plus agiles, plus poilus, plus criards. Ils restent dans l'ombre. Lishan les voit parfois, accrochés aux branches hautes, le regardant avec indifférence.
Lui ne grimpe pas. Tout ce dont il a besoin est à hauteur de main, entre la terre et la première branche des arbres.
Chapitre 2 — La chanson de Nala.
Ode I — La jeune femelle s'en va.
Nala n'est pas un nom. Les primates ne donnent pas de noms. Mais celui qui raconte son histoire, lui a choisi ce nom pour lui donner une identité parmi toutes les femelles, les mâles, les animaux et les paysages sans nom.
Nala est la fille de Lishan. Elle a vu dix saisons des pluies. Elle suit les adultes à la lisière, cherche seule ses tubercules, gratte seule ses termitières.
Son ventre est plat, ses seins encore petits mais son corps change. Une chaleur nouvelle monte entre ses cuisses, une odeur que les mâles du groupe, ses frères, ses oncles, les fils de ses tantes, commencent à renifler avec insistance. Ils la regardent d'une manière qu'elle ne comprend pas encore. Mais son corps, lui, comprend. Il lui dit : va-t'en.
Elle sait qu'elle doit partir.
Pas parce qu'elle est chassée. Pas parce qu'elle est faible. Mais parce que c'est la Loi. La plus vieille loi du monde, plus vieille que les mots, plus vieille que les outils, plus vieille que le feu.
Les mâles restent. Les femelles s'en vont.
Nala ne sait pas pourquoi elle part. Mais nous, qui venons après, avec nos mots et nos bibliothèques, nous pouvons le dire : Elle part pour ne pas s'accoupler avec ses frères.
Parce que des frères, elle en a trois. De la même mère. Du même sang. Des mêmes odeurs. Aussi, elle ne peut plus rester, elle part rejoindre un autre groupe dont le sang est plus lointain, pour laisser la place à celles qui viendront bientôt assurer la continuité du groupe.
La nature n'explique pas. Elle ne donne pas de leçon de morale. Elle donne des arrêts de mort. La consanguinité est une limite à ne pas dépasser. Nala ne sait pas cela consciemment mais son corps, les corps de toutes les femelles avant elle, le savent.
C'est pour cela qu'elles partent. Pas pour l'aventure. Pas pour la liberté. Par nécessité.
Ode XIII — Le refrain de Nala, celle qui tisse le monde.
Nala n’est pas un nom. C’est un geste.
Celui de la jeune femelle qui quitte son groupe, un matin, sans se retourner.
Elle ne sait pas pourquoi elle part.
Son corps le sait. Son corps lui dit : va ailleurs.
Derrière elle, les mâles restent. Les frères, les pères, les oncles.
Ils gardent le territoire. Ils défendent la lisière.
Devant elle, l’inconnu. D’autres groupes. D’autres visages. Des étrangers.
Nala traverse la rivière. Elle entre dans une autre humanité.
Là, on la regarde, on l’accepte, on lui offre une noix.
Elle s’assoit. Elle reste. Elle fera des petits.
Ses enfants ne seront pas tout à fait du sang de Lishan, ni tout à fait du sang des autres.
Ils seront un mélange. Un pont. Un métis.
Puis ses filles, à leur tour, partiront.
Vers d’autres groupes, d’autres vallées, d’autres îles.
Elles emporteront avec elles ce mélange. Elles le disperseront.
Elles le répandront comme le vent répand les graines.
C’est ainsi que Toumaï a rencontré Orrorin,
Ensemble, ils ont marché dans la savane.
C’est ainsi que les australopithèques ont croisé les premiers bipèdes à longues jambes,
Et que leurs enfants sont devenus plus grands, plus mobiles, plus outilleurs.
Il n’y avait pas d’un côté des « ancêtres » et de l’autre des « cousins ».
Il y avait une seule humanité vagabonde, diverse et mouvante.
Des visages différents, des tailles différentes, des cerveaux différents.
Mais tous, Toumaï, Orrorin, Lucy, l’Homme du Turkana, l’Homme de Florès,
Tous vivaient ensemble, se croisaient, se mélangeaient.
C’est ainsi que les grands et les petits, les robustes et les graciles, ont échangé leurs gènes.
C’est ainsi que le buisson s’est noué, que la flèche s’est brisée.
Les paléoanthropologues cherchent des fossiles. Ils nomment des espèces. Ils tracent des lignées. C’est leur métier.
Mais ce récit évoque le geste le plus simple, le plus ancien, le plus fécond :
Celui de Nala qui s’en va, au petit matin.
Sans elle, pas de métissage. Sans elle, pas de diversité.
Sans elle, pas de Sapiens.
Lishan marche. Nala part.
Ensemble, ils font le monde.
Le monde des bipèdes, des outilleurs, des rêveurs.
Le monde des morts qu’on enterre et des feux qu’on attise.
Le monde des histoires qu’on raconte à la lisière, sous les étoiles.
Ainsi va l’humanité.
Non pas une flèche, mais un réseau.
Non pas une race, mais un métissage.
Non pas une origine, mais une errance.
Nala est cette errance.
Nala est ce fil qui relie les groupes, les îles, les continents.
Nala est la raison pour laquelle nous ne sommes pas seuls.
Nala est la raison pour laquelle nous sommes si nombreux.
Et quand une femme quitte sa maison, aujourd’hui, pour rejoindre un autre pays, un autre peuple, un autre amour,
Elle répète le geste de Nala. Sans le savoir. Depuis sept millions d’années.
Maintenant, Nala a son chant. Et ce chant, il pourra ouvrir le récit, le traverser, le conclure. Parce que Nala, c’est le départ. C’est la rencontre. C’est le métissage. C’est le buisson.
Lishan marche. Nala part.
Leurs enfants tissent le monde.
On peut reposer la plume un instant. La terre a parlé. Les pierres se sont tues.
Mais Nala, elle, continue de marcher.
Quelque part, ce soir, une femme quitte sa maison.
Sans le savoir, elle fredonne le chant de Nala.
Le pivot, c’est Nala. Introduite au début du récit comme un personnage de roman, elle est devenue, au fil des pages écrites par les savants, le moteur caché de toute la préhistoire. Mais ce moteur, le savant ne peut pas en parler car il doit le prouver. Le lecteur et moi n’avons pas besoin de preuves puisque nous avons l’évidence.
Il comprendra, peut-être, la même chose que moi, s’il marche lui aussi, comme je l’ai fait moi-même, jusqu’au bout du chemin.